Fête des mères
Crédit : poems.mahacinasthana.com
《遊子吟》 La balade du voyageur (Ode)
慈母手中线,游子身上衣。 Fil en main, la mère au grand cœur,
Coud de quoi vêtir son fils voyageur.
临行密密缝,意恐迟迟归。 Points de plus en plus serrés, imminent est le départ,
Crainte d’attendre longtemps avant de le revoir.
谁言寸草心,报得三春晖。 Comment le cœur d’un minuscule brin d’herbe
Pourra-t-il payer sa dette envers le soleil du printemps ?
Crédit : chinese-shortstories.com
Quelques réflexions très personnelles
Meng Jiao (751-814), poète de la dynastie Tang (618-907), porta l’expression de l’amour jusqu’à son essence la plus dépouillée, la plus vaste aussi : celle d’une mère pour son fils. En six vers et trente caractères, il en saisit toute la majesté. Ce poème compte parmi les plus célèbres de la littérature chinoise ; il est appris par cœur par chaque enfant, récité de génération en génération, comme un legs intime et universel tout à la fois.
Né dans la province du Zhejiang, Meng Jiao connut une existence toute de frugalité. Il ne triompha au concours impérial qu’à l’âge de quarante-six ans et mena une vie modeste, sans éclat. Ses poèmes, à l’image de son destin, sont d’une justesse rare : nul ornement, nulle afféterie, chaque mot y porte le poids du nécessaire, de l’essentiel.
Dans La Ballade du voyageur, que je me plais à nommer Chant de l’enfant qui s’en va, le premier vers offre d’emblée l’exemple souverain de cette concision : un fil, une mère aimante. Et ce fil, humble entre les humbles, nous conduit vers une vérité aussi limpide qu’implacable : aucune gratitude ne saurait jamais égaler l’amour maternel, de même que le tendre brin d’herbe ne pourra jamais rétribuer les trois mois de soleil printanier, l’amour maternel, du dernier vers. Le simple fil nous place soudain face à l’immensité.
Et pourtant, cette mère endure le tourment : coudre la tunique pour que le fils bien-aimé puisse s’en aller pour un examen lointain, pour une charge nouvelle, mais quand reviendra-t-il ?
Meng Jiao, d’ordinaire si économe de tout mot superflu, ose ici le redoublement : « serré, serré » 密密 et « tard, tard » 迟迟 aux troisième et quatrième vers. Lui que l’on disait froid, lui que la misère avait endurci, se laisse ici gagner par l’émotion jusqu’à introduire, peut-être, la résonance d’un chant pour enfant. Mais l’émotion ne déborde jamais : elle reste contenue, comme nouée dans le fil. Ce fil serré, n’est-ce pas le cœur même de la mère, suspendu à l’incertitude du retour ?
Nous retrouvons cette même intuition de l’infini de l’Amour Maternel sous la plume de Sully Prudhomme (1839-1907) :
Fait d’héroïsme et de clémence,
Présent toujours au moindre appel,
Qui de nous peut dire où commence,
Où finit l’amour maternel ?
Observons enfin que cette forme ramassée, cristalline, où la brièveté se fait profondeur, trouvera son épanouissement au Japon au XVIIᵉ siècle avec l’art du haïku. Si la métrique diffère 5, 7, 5 syllabes pour le haïku, quatre groupes de cinq caractères chez Meng Jiao, la place accordée à la saison, cette respiration du monde, demeure une constante. Chez Meng Jiao, c’est le printemps qui scelle le poème.

